• Agnès Rieu

L'accident

Mis à jour : févr. 27


Le « Journal d’une sophrologue » où l’on voit Rose se livrer (https://www.journaldunesophrologue.fr). Ce journal m’inspire.

Aujourd’hui j’ai à mon tour envie de vous livrer un moment intime de ma vie.

Pensez-vous qu’une sophrologue, elle aussi, puisse être stressée, mal gérer ses émotions, et perdre confiance en soi ? À première vue, si quelqu’un gère, ce serait bien elle !

Préjugés ?

Pour répondre à cette question je fais le choix de partager avec vous le moment où toute ma vie semble avoir basculé.

Nous sommes le 13 septembre 2019, c’est vendredi, il fait beau, un parfum de légèreté flotte dans l’air, c’est le weekend.

Avec ma fille nous décidons de faire le ménage, un moment fastidieux que nous transformons en moment de complicité et de rigolade.

Le téléphone sonne, ce n’est que mon père qui a oublié de verrouiller son téléphone, j’appelle ma mère sur le fixe pour l’avertir, et nous échangeons quelques phrases.

Ils s’apprêtent tous les deux à prendre la route pour aller sur le plateau Ardéchois.

Nous raccrochons et reprenons nos tâches.

Plus tard, alors que nous sommes en train de laver les vitres à grandes eaux, le téléphone sonne à nouveau, c’est encore mon père. Chacun pense qu’il a, comme tout à l’heure, oublié de verrouiller son téléphone. Mon mari répond. J’entends quelques bribes de leur conversation, elles sont inquiétantes : « ….accident….ça va….on arrive… ».

Je lâche mon éponge, et le harcelle de questions auxquelles il n’a pas de réponse mais il se veut rassurant.

Nous partons immédiatement pour les urgences de l’hôpital d’Aubenas.

Dans la voiture mon mental n’est pas apaisé, je m’interroge, il a eu mon père mais ma mère où est-elle… ?

Nous quittons le Gard pour passer dans le département de l’Ardèche et je me décide à contacter les Urgences, persuadée de ne pas avoir de nouvelles ni d’écoute.

Au contraire je ressens la compréhension au bout du fil, l’empathie même, et cela ne me rassure pas : si on me traite ainsi c’est que ce n’est pas de « la bobologie »…

Le médecin confirmera ma crainte puisqu’il m’informe que ma mère n’est pas aux urgences mais au bloc opératoire pour une splénectomie(ablation de la rate) et diverses fractures, notamment au niveau des genoux.

A cet instant je prends conscience de la violence du choc et je me demande si je la reverrais. Le trajet est long, chaque minute semble des heures.

Nous arrivons enfin à l’hôpital d’Aubenas.

Rapidement on nous conduit dans le box où se trouve mon père, c’est ainsi que l’on appelle ces petites pièces où les patients sont examinés avant d’être redirigés vers le service adéquat.

Mon père se trouve là sur un brancard, douloureux, au bord de larmes.

Il m’explique qu’une voiture leur a foncé dessus. « Pourquoi nous ? Tant de voiture derrière et tant devant et c’est pour nous ! ». Une femme a perdu le contrôle de son véhicule et a percuté de face la voiture de mes parents.

« Choc frontal avec une forte cinétique » : cette phrase je l’entendrais dans la bouche des médecins, des infirmiers, des aides-soignants, des pompiers, à multiples reprises.

Mon père m’explique que ma mère est juste à côté dans l’autre box. « Tu l’as vue ? »

Je suis partagée, lui dire ou ne pas lui dire…

Je le regarde sur son brancard, il est en souffrance. Ses fractures, ses lésions pulmonaires… il me paraît soudain tellement fragile, je décide de ne pas lui mentir, mais je ne lui dirais pas tout, j’ai peur qu’il ne supporte pas, et qu’il se laisse glisser. Je me penche doucement vers lui et lui explique calmement qu‘elle n’est pas à côté, qu’elle est au bloc et qu’à priori tout s’est très bien passé pour elle.

« Tu es sûre que tout va bien ? » m’interroge-t-il. Et je m’entends lui répondre, avec un aplomb qui me surprend moi-même : « oui tout va bien. »

Il partira rapidement pour le service de réanimation de l’hôpital de Montélimar.

A nouveau le temps se suspend. Je patiente avec mon mari dans cette salle d’attente où il n’y a personne. Le Dr K. orthopédiste vient nous informer. Il nous explique que face à la gravité des fractures, il n’a pu mettre en place que des fixateurs externes. Ce dispositif permet de stabiliser le saignement et la douleur par une immobilisation, mais ne traite pas la fracture.

Une personne agréable nous accompagne en réanimation, nouvelle salle d’attente, plus petite. Arrivent deux hommes, l’un plutôt petit, brun et teint mat, habillé de bleu ; l’autre plus grand, teint plus pâle, brun vêtu de blanc.

Dans mon champ de vision, la porte du service, toujours infranchissable.

L’homme plus petit, c’est le médecin, il a un stéthoscope autour du cou. Il m’ordonne de m’asseoir d’une voix ferme mais non agressive. Je m’exécute à sa deuxième demande.

Nous sommes tous les cinq dans ce petit espace, mes genoux touchent presque ceux du médecin, il est dans ce pyjama de travail que je connais bien : cette veste bleue en papier resserrée aux poignets par un tissu blanc.

Ha, j’ai oublié de vous le dire ? Je travaille dans le milieu médical et cette veste je la porte tous les jours, moi l’infirmière anesthésiste frileuse.

Et en cet instant, je donnerais n’importe quoi pour que ce soit moi en pyjama de travail et MA veste. Mais aujourd’hui je suis de l’autre côté de la barrière.

Les premiers mots tombent : « le pronostic vital est engagé ».

Ses phrases s’égrènent dans ma tête et deviennent irréelles.

Il poursuit.

« Elle a perdu beaucoup de sang et continue de saigner, elle est très instable sur le plan hémodynamique » ; me déclare-t-il comme un coupable qui assume son acte « c’est moi qui ai demandé que votre papa soit muté à Montélimar pour prendre en charge votre maman correctement. » ;conclut-il en me demandant si j’ai des questions. Une voix qui vient de je ne sais où répond, « c’est très clair ».

Enfin je franchis cette porte interdite de réanimation.

Seul le respirateur et le ronronnement de la couverture chauffante viennent rompre le silence de la chambre. Là, avec cette vision de ma mère intubée, ventilée, la réalité me tombe dessus : je ne reverrais peut-être plus ma mère avec sa joie de vivre.

Je pose mes lèvres sur son front gelé et lui murmure juste un « ne me laisse pas ! ».

Des larmes s’échappent et roulent sur mes joues.

Nous ne pouvons rester et je rentre ensuite chez mes parents, cette maison étrangement vide. Mon cœur est lourd, je me couche pour une nuit sans sommeil, que je passe dans mon esprit : « Si cela pouvait n’être qu’un rêve »… « alors je reprendrais mon travail »… « et même avec les petits moments désagréables »… « finalement ils sont sympas, même ceux-là »…

Une nuit, aussi, où j’encourage ma mère par mes pensées.

Ainsi s’achève la journée du 13 septembre 2019.

Cinq mois après, je me rends en Ardèche tous les weekends.

Mon papa est rentré chez lui, il a dû s’adapter, il se retrouve seul à son domicile.

Ma maman est en centre de rééducation, dans un fauteuil roulant qu’elle arrive à mobiliser. Elle est vivante !!! Malheureusement elle n’a toujours pas l’usage de ses jambes, et ne peut passer de son fauteuil au lit (ou aux toilettes) seule. Elle souffre physiquement et psychologiquement à chaque transfert. Aller aux toilettes, c’est un peu comme faire un marathon.

C’est parfois difficile de soutenir ses proches. Je me vois accueillir toute la tristesse de mon père face à ma mère en larmes sur les toilettes, des larmes que je sens couler en moi comme des gouttes de plomb.

Ce lundi-là c’est un peu plus dur de laisser passer ces larmes en moi…

Les patients sont là, je suis sur le programme du Dr G. Dix patients à qui il va falloir enlever des dents ce matin.

D’habitude, ces patients, ils ont le pouvoir d’effacer un peu plus ces larmes en moi, les traces du weekend, la rééducation, la solitude de mon père… Mais jour-là , j’ai du mal à avancer.

Vient l’après-midi. Je gère deux salles pour de l’urologie, chaque patient présente un petit problème, un bilan biologique qui manque, un document, de petits choses qui s’accumulent en moi…

Je suis dans ce couloir rempli d’énergie par ce stress, comme deux mains qui me portent et aiguisent mon esprit, c’est comme si je n’avais plus besoin de dormir, et j’ai une impression de super woman, mais je sens aussi une fébrilité, une fragilité aussi, tout peut dérailler d’un instant à l’autre comme si le vase pouvait débordé…et c’est ce qui se passa. Lorsque ma collègue s’adresse à moi, elle s’exprime maladroitement, nous ne nous comprenons pas…

Je lui réponds sèchement, « non je n’ai pas le temps ». Un simple malentendu puisqu’elle me proposait de ne pas m’aider pour se rendre disponible pour un travail autre tout aussi nécessaire, ses explications éclaircissent les choses.

Je reprends alors mon état initial, comme si d’avoir fait débordé le vase avait un peu équilibré les choses. Pourtant j’ai hâte que tout s’arrête, comme une course trop longue qui ne s’arrete jamais.

Je ne m’apaise pas pour autant, mon état de stress me permettait de dégager de l’énergie pour poursuivre à ce rythme.

Le lendemain, bien reposée, fraiche et dispo, je démarre à nouveau ma journée à 6H30.

Une heure après, ma collègue infirmière anesthésiste vient me trouver à son arrivée et m’envoie, cinglante « Et bien ! Tu proposes du bien-être mais tu n’en as pas un échantillon sur toi ! »

J’éclate de rire.

La tournure était amusante et j’ai reconnu que j’étais à plein bouillon interne. Bien-sûr je me suis dit que, compte tenu de mon weekend, je ne m’en sortais pas mal, être bienveillant avec soi, c’est important. Je reconnais mon stress du moment, je reconnaîs que finalement je m’en sortais bien. Du coup je n’ai pas besoin de la reconnaissance de l’autre. Comme je disais récemment à un groupe si je me reconnais moi-même, je n’ai plus besoin que l’autre me reconnaisse.

Donc oui je reconnais, je peux être stressée, moi la sophrologue.

Ce stress je l’accepte, il fait partie de moi parfois, un peu comme une facette de ma personnalité, je fais ce qui est juste pour moi à cet instant, ce qui est juste dans cet exemple pour les patients également.

Je me souviens des mots de Léa Petit, ancienne formatrice à l’école de sophrologie « on peut être stressé, mal gérer ses émotions, ne pas avoir confiance en soi, et être une très bonne sophrologue ! » Cette phrase qui avait éveillé des soupirs de soulagement dans l’assemblée, résonne encore en moi aujourd’hui comme une autorisation à vivre ses difficultés, une sorte de liberté.

Donc on peut être stressé et être sophrologue, être soignant et avoir peur des piqûres, être cordonnier et être mal chaussé !

Accueillir cette expérience me permet de perfectionner mon accompagnement de sophrologue et oui, je vis ta vie ! J’en ai conscience et peut être serais-je encore plus en empathie.

C’est peut-être une expérience désagréable mais pas négative comme souvent en sophrologie.

Je terminerais, (enfin me direz-vous !) par des remerciements.

Merci à tous les patients que je croise, aux personnes que j’accompagne en sophrologie, qui m’apportent tant chaque jour.

Merci à mes collègues de travail, sophrologues, infirmiers, aides-soignants, infirmiers anesthésistes, médecins anesthésiste, la direction de la clinique pour tout leur soutien, (ils m’ont permis également de rester auprès de mes parents le temps que j’ai voulu).

Merci aussi bien sûr à ma famille, mes cousins, mes amis qui m’ont procuré tout leur soutien et leur positif.

Merci à tous les soignants que j’ai rencontré de l’autre côté de la barrière, ils renforcent ma motivation et mon empathie dans mon accompagnement quotidien.

Merci.


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